Un vent frais donne au grand peuplier une respiration haletante. Ce soir, je regarde le ciel, ces arbres que je connais à peine. Devant la grille, il y a une rue que je n'ai jamais empruntée. Etre là, étranger encore à ce pays. Du peuplier devant moi, je vois aux branches s'accrocher tous ces courriers écrits chaque semaine sur du papier rose, je vois ces heures à composer des numéros de l'autre côté du monde, des institutrices à trois cents kilomètres, je vois les bandes blanches, le ruban infini des glissières, ces anniversaires par téléphone, les bougies que l'on fait semblant de souffler. Et puis il y a Korny notre petit écureuil, les pièces en chocolat que la petite souris envoie, la boite aux lettres, toujours la même, avec les deux fentes, et celle toujours que je dois choisir "autres départements - étranger". Je vois tous ces petits cahiers, multicolores, les centaines de pages à écrire les dernières vacances, le dernier week-end, nos parties de cache-cache ou les promenades sous les châtaigniers. Je vois tes larmes lorsqu'en fin de dimanche, après Les p'tis bateaux à la radio, tu sais qu'il est l'heure bientôt de partir. Des larmes, il y aurait de quoi en faire un torrent. Celles quand la porte est fermée et que je t'ai embrassée, celles que je partage, celles de la nuit, seul, à ne plus pouvoir en sortir. Et puis arrive un petit garçon blond comme un ange oublié par la mer du Nord, une collection de petites voitures en métal, et vos rires s'entrechoquent. Ils sont comme un hameçon à ma grande dérive, défibrillateur de ma dernière insomnie. Je ne sais dire où nous mènent nos pas qui courent soudain, sautant par dessus la grande marelle et les jours oubliés. Il n'y a plus que cela, être ensemble, et s'aimer, aux oreilles des contes du théâtre Plume, entassés sur la luge comme au grand voilier de bois et de carton qui chaque année quitte la Bourgogne vers les côtes normandes, je vous pose sur mes épaules, Anne nous prend en photo, au même moment la grande pyramide cède, le sapin avec nous, derrière les guirlandes et la petite étoile accrochée juste au-dessus de vous, un flocon qui chasse les rêves de sorcière et le mal au ventre, les troque contre une chanson du soir, des petites histoires, Leuleu l'amoureux, Juliette drôle de lunettes. Tout ça dans une seule nuit, celle qui précède la marche du grand palais, les robes noires des avocats, les arguments expédiés et toute ma peur assise sur un banc d'acajou. Le peuplier s'endort sur sa respiration saccadée. Il me laisse avec un étrange silence, glacé et sombre. Et les morceaux éparpillés de tous mes espoirs.