Je suis entré dans le train avec l'idée que j'avais trois heures devant moi. Je suis entré dans le train avec l'idée d'écrire un préambule à notre projet.
J'avais pensé quelques lignes, un paragraphe. Et puis ça a donné une page. C'est beaucoup trop. Mais je ne sais rien enlever. Je livre cette page à mes camarades comme elle est sortie, aussi maladroite et sincère qu'elle s'est écrite. On se connaît depuis suffisamment loin pour qu'ils puissent me dire demain que cela ne va pas du tout, que c'est complètement à côté, que c'était gentil d'essayer.
Je l'ai écrite bien sûr derrière la rencontre de Denis et Lionel avec le doyen des inspecteurs - preuve s'il est encore là qu'on ne s'est pas battu assez pour les retraites - parce que je ne suis pas encore tout à fait calmé.
Ecrire cela m'a fait du bien. Ca valait un bon cognac, que je n'avais pas de toute façon dans le train.
C'est un théâtre de verdure à l'ombre de micocouliers. Ils ont onze ans, sont assis sur des gradins sans qu'on leur ait dit pourquoi, et habitent tous le quartier de la Paillade à Montpellier. Soudain une troupe envahit l'estrade dans des mouvements qui semblent à la fois étranges et hypnotiques. Adrien, derrière son professeur chuchote « C'est du théâtre ! ». Zakaria un peu plus loin : « De la danse contemporaine... » Les mots résonnent. Le spectacle commence. Et pas un élève ne semble étranger à ce qui se passe sur scène.
Deux mois ont passé. Ayoub, Assia et Nezha sont sur un tapis de danse. Une improvisation sous la consigne d'une chorégraphe. Nezha relève de l'enseignement adapté. Elle s'effondre sur le sol, puis semble se noyer. Ayoub et Assia viennent l'aider. Ensemble, ils la relèvent. Puis tous trois s'arc-boutent et poussent le mur devant eux comme on pousserait une montagne. Le mur n'a pas bougé. Ils entendent : Essayez encore !
Tout ça a commencé avec les personnels de l'Association Hérault Musique Danse. Qui viennent dans un collège de zone violence et disent aux enseignants « On aimerait réfléchir à la place des pratiques artistiques dans l'éducation. Est-ce que certains souhaitent travailler avec nous ? » Les tables sont en en cercle, c'est le soir, c'est en semaine, c'est sur les vacances ou bien en week-end, des heures, des journées entières à poser des questions, à rencontrer des scientifiques, des artistes, des médiateurs culturels, des kilomètres de voyage à travers le pays pour trouver d'autres formes d'enseignement, des expériences, des constructions nouvelles. Un laboratoire de recherche en art et éducation augmente l'équipe faite des métiers de l'école, enseignants, surveillants, documentalistes, cpe, infirmière, principaux, universitaires, faite de danseurs, d'écrivains, de musiciens, de metteurs en scène, faite de médiateurs culturels, de responsables territoriaux ou académiques, des expériences qui se croisent sur ces bouts de table, ateliers de pratique artistique, projets culturels et les leçons de tant d'années d'enseignement en éducation prioritaire. Tout cela pendant près de deux années, pour donner jour à une première expérience : la classe artistique. La classe d'Adrien et de Zakaria. La classe d'Ayoub, d'Assia et de la petite Nezha.
Ces enfants, pendant les quatre années du collège, se sont engagés dans les pratiques artistiques comme jamais cela n'avait été envisagé. Danse, théâtre, littérature, musique, arts visuels, ils découvrent année après année de nouvelles œuvres, de nouveaux artistes, d'autres langages, d'autres manière de regarder le monde. Ils sont dans l'acte de création, la parole singulière, celle qui donne à chacun une place de sujet, celle qui se dit en émotion, en intelligence sensible, en partage avec les autres. Ils traversent des espaces remplis de ballons, trouvent les sonorités intérieures, marchent contre le vent, écrivent les ombres de Quichotte. Parfois, en pleine ascension, ils tombent. Ou ils rient. Et tout est à recommencer. Parfois ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Arrivent tout en haut. Et tout est à recommencer. Leurs enseignants ne les quittent pas. Ensemble, ils trouvent de nouvelles formes d'estime. Ils se disputent. Ils résolvent des équations, apprennent les principes de l'argumentation, le preterit et la chlorophylle, le système solaire, la Grèce antique, les outils numériques, ils apprennent le monde, bien au-delà du quartier où ils passent leur vie.
Quatre années d'expérience, d'ajustements, de formation, quatre année d'échanges avec les familles, avec les corps d'inspection, les acteurs du territoire, quatre années à vérifier la portée de notre engagement, les murs que l'on peut faire tomber, ceux qui ne bougent jamais, quatre années de victoires, de défaites, d'espoir. Au bout, cette professionnalité neuve, aiguë, exigeante, ouverte vers des voies qu'elle n'imaginait pas six ans plus tôt. Avec la conscience de tous les possibles. D'une nouvelle forme scolaire. Qui ne saurait mieux s'exprimer que dans une structure innovante, cohérente, promouvant la mixité, articulée autour de la création et de la rencontre avec les œuvres, Myriam écrivant en anglais une lettre à un artiste britannique, Moussa formant des lignes de poésie à propos d'une cage d'ascenseur. La connaissance et le langage comme horizon.
Et l'art, comme un cheval de Troie.
Le projet écrit derrière cette page est le fruit de tout cela. De bien plus encore. Traversé par la violence de tant d'échecs annoncés. Par la certitude que d'autres possibles sont à inventer. Que s'écrit ici la plus belle alternative que nous puissions envisager.