Bien plus d'ombre que de lumière pour cette chaude journée de dimanche. La mozzarella se glisse entre les rondelles de tomates fraîches, l'armagnac attend de flamber les crevettes, et les boulettes de viandes à l'italienne mijotent depuis plus d'une heure près des petits bols de parmesan. Grande table ouverte. Famille réunie. Les poèmes de mes enfants sur le petit bureau, un rond de serviette bariolé de peinture et un porte-photo à paillettes. Lorsqu'ils arrivent, tout semble comme avant, les mêmes rires, les mêmes babouches au pieds de Boris, les mêmes spectacles d'instruments sur le tapis des enfants. Jusqu'au nombre de couverts qui reste le même, jeune fille à cheveux courts que je regarde, qui fait partie de nous désormais, avec la nostalgie de l'Ile de Ré et la vitre d'une voiture scotchée. Grand séjour de toutes nos âmes mêlées, salon de digestion et café, cuisine à torchons de vaisselle. Lorsque vers le soir je ferme la vitre coulissante de la chambre des enfants, nos derniers saluts de la main, tous les mercis criés par Mathilde et ses bougies soufflées, j'ai l'impression que mon geste efface la fenêtre avec lui, puis que chacun de mes pas se dérobe derrière des murs invisibles, plongés lentement dans une forme de passé qui ne revient pas. Mon regard se pose vers chaque endroit du vaste séjour, l'ombre des persiennes sur la terrasse, et les larges baies ouvertes à tous les verts du jardin. Je regarde tout cela. Et tout cela disparaît.
Puis s'agrippent à chacune de mes jambes deux enfants splendides l'une dans une robe à boutons de nacre, l'autre en tunique verte. Il y a les rires des premières chatouilles, et Anne qui appelle déjà vers le bateau en plastique et l'eau parfumée du bain.