Je pensais que ça n'était pas possible. Tant de choses à transporter, un trajet du Languedoc vers la Provence, une bibliothèque entière et le buffet bicentenaire, l'armoire avec sa grande glace et tous les objets tapis dans les recoins des étagères, ça ne pouvait raisonnablement pas trouver comme ça le chemin de notre nouvelle maison...
Et puis il y a eu ces messages envoyés sur mon téléphone "On vient !", "Tu peux compter sur moi !", "Aucun problème..." et le matin du premier août, c'est une véritable armée d'amitié qui a retroussé les manches pour agglutiner toute notre petite vie dans deux camions moi qui en avais réservé trois. J'ai vu passer les deux fauteuils Louis XV en même temps que le matériel de camping et ma vieille paire de skis. Les canapés semblaient en lévitation quand dessous roulait le diable avec les cartons de vêtements des enfants. Un lustre près du grand tapis, le tableau de Kroyer, mon vieux ficus de mes années d'étude. Il y avait tous ces visages, les bras agrippés à des malles, ces voix amies, et le parking des Acanthes comme une vieille brocante.
Quand les moteurs ont démarré, j'ai regardé une fois encore cette rue qui déjà n'était plus la mienne. Un geste du bras pour saluer ceux qui restaient là, puis compter les kilomètres et les douze sorties d'autoroute à laisser avant d'arriver à la nôtre. Quartier des Milles. D'autres bras déjà à s'emparer de la table du salon et du petit guéridon.
Merci pour tant d'effort et d'amitié.
Depuis, les disques de Django ont joué leurs notes dans le grand salon. Proust et Pinget sont debout côte à côte. Ils ont changé d'étagère mais regardent encore le lustre danois et un tableau bleu tout de chiffres et de lettres. Le vieil appareil photo argentique lui n'a pas encore trouvé sa place, mais c'était le cas déjà du côté de la Chênaie. En bas, dans l'antre des chambres, Thomas et Mathilde se blottissent en silence le temps que le grand tigre roux soit passé avant de courir à sa poursuite dans l'immense jardin. Anne les regarde une main posée sur son ventre puis, faisant la liste botanique de tout ce qu'elle souhaite planter ici, m'aide à dénouer l'imbroglio des cintres entassés dans un carton géant.
C'est l'été...
Ce grand trajet pour trouver deux tresses blondes qui se mélangent à des cheveux de petit garçon, blottis ensemble dans un lit de draps roses et entendre les histoires d'un premier "J'aime lire". Je les regarde quelques instants par l'embrasure de la porte. Lorsque je remonte, Django a posé sa guitare et j'écoute un violoncelle de Bach. Il me souffle que la nuit tombe. Et tous ces kilomètres, que je sentais comme une emprunte pendant toutes ces années, je les découvre à nouveau, dans l'autre sens, avec une amertume nouvelle.