Une écume blanche, vaporeuse, découpée sur le bleu du ciel, cotonnade de gris clair et de sombre, avec le bruit du vent soufflant sa caresse et l'oblique d'un rayon de soleil. Arnaché d'un sac en parachute et d'un bob provençal, les pieds calés contre mon siège pour ne surtout effleurer aucune pédale de commande et ne rien contredire de la moindre manoeuvre de mon pilote, aujourd'hui, j'ai tutoyé un nuage. Mon regard tournoyant au creux de la large spirale, ascension d'oiseau sur la colonne d'air chaud. J'ai vu l'horizon lointain découpé des Alpilles, ses fines broderies comme autant de dentelles à l'azur, puis mon regard soudain plongé vers la Terre, tachetée en léopard des ombres des cumulus, prés verts et collines, le Rhône dessinant le méandre sinueux de son bleu presque noir, encerclant l'île de la Barthelasse au pied même de la carrière de Sauveterre, les marches blanches de sa roche nue, parmi tous les verts des champs alentours, des colonnes de cyprées rendues par la hauteur où nous étions, presque six cents mètres au-dessus du sol, en rangées de pygmées, arbres comme les pousses jeunes des rizières, et tournant encore, ne sachant qui de l'horizontale ou de la verticale me parlait le plus, j'ai vu soudain tous les toits de Provence, le village des Angles avec l'immeuble géant à son faîte rendu ici presque minuscule, puis ceux d'Avignon, les ponts juste au devant de nous comme des sentiers que les fournis dessinent de leur passage entre deux brindilles et un caillou, le palais des papes confondu à l'enchevêtrement des pierres et des tuiles, aux cimes de platanes s'il est encore des arbres à cette hauteur. Puis de nouveau, dans le même souffle de vent, l'immense rêve bleu avec les vapeurs rondes des nuages autour, un ciel de paradis, juste à portée de l'aile blanche, fine, découpée dans la vitesse et le souffle de sa propre portance. Mon planeur s'appelle KiloMicke. Guy est mon pilote. Il travaille l'air comme Rodin sculptait le marbre, sans jamais rien de trop, emmenant loin dans les émotions de ce grand vertige. Les villages de Tavel, de Rochefort de Gard, que relient les minces rubans blancs des départementales. Je voudrais avoir des yeux tout autour de la tête pour ne rien perdre du spectacle, dans un sentiment d'extase devant tant de beautés, et l'angoisse, la crainte, une crispation certaine de ce que nous sommes, de là où nous sommes. J'ai une sorte de large poignée métallique qui descend d'un lacet sur mon coeur. Cette poignée m'a-t-on dit permet d'ouvrir le parachute que j'ai sur le dos. Cette poignée, des plus de vingt minutes que nous sommes restés là-haut, je ne l'ai pas lâchée. Avec l'air chaud qui de nouveau nous propulse, la petite aiguille devant moi disant que nous montons de plus de deux mètres chaque seconde. De temps en temps, pour tâcher de comprendre l'endroit où j'étais, je retrouvais du regard le carré de l'aérodrome, les plus de cent hectares d'herbe rase d'où nous étions partis. Et de regarder cet espace rendu soudain si étroit, je retrouvais Daudet et sa chèvre perdue dans la montagne, trouvant soudain son enclos tout en bas de la vallée, avec la corne despérée de ce pauvre M. Seguin. De se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde... Rêve d'Icare, prodige de ce fuselage. Guy m'avait dit avant de monter qu'avec un planeur, il n'y a jamais de risque de voir le moteur tomber en panne. Juste ces deux grandes ailes pour monter, et tourner, et croire au-delà de toute raison que l'on descend tout droit des oiseaux, du soleil et des nuages.