Ils ont parcouru plus de huit mille kilomètres. Loin du bidonville de Katlehong au sud de Johannesburg, ils sont entrés dans le cube de verre et de béton où nous les attendons. Le spectacle commence par une lumière noire et le silence d'un hommage à Mandela. L'un des danseurs, la tête basse, lève le poing. Je crois voir Jesse Owens au podium de Berlin, en résistance à tous les racismes.
Puis ils commencent à chanter. Chants de l'Afrique au son puissant du djembé, chants des mineurs de fond dans l'enfer des galeries, celles des ors et des diamants qu'ils ne possèderont jamais. Ils chantent comme ils dansent. D'une énergie gaie, vivante, un sourire large au visage pour dire à nous qui les regardons de nous lever, de danser aussi, de venir avec eux. Je vois mes élèves courir au plateau. Mes jeunes vivent dans des maisons confortables. Ne soupçonnent pas plus que moi ce que peut être la violence d'une vie de bidonville, d'une liberté d'Apartheid. Juliette tape des mains, Quentin se balance près d'un noir giantesque. Ensemble. Il n'est plus ces huit mille kilomètres. Plus ces couleurs de peau. La musique électronique accompagne un chant traditionnel. Ils dansent. Ils rient. Leurs pas sur le même rythme disent que nous sommes de la même histoire.
Les projecteurs éclairent tout autant le plateau que la salle, je pleure de les voir, et prie pour que le régisseur mette un peu d'obscurité, me laisse une once de dignité.
Plus tard, nous sortons du grand cube de verre. J'avais demandé à mes élèves de ne rien dire encore. Si nous avions aimé ou non. Alors on ne dit pas, pas avec des mots. Mais les sourires et l'énergie qui nous traversent ne savent se dissimuler vraiment. Il est encore le temps de faire tous ensemble une photo sur les marches de béton froid. Et nos rues glacées se trouvent soudain réchauffées par le vent chaud et profond de l'Afrique du Sud.