Le temps s'est radouci. Ce que j'ai entendu ces derniers jours. A la boulangerie. A la radio. Et même en salle des profs. Pourtant, c'est un nuage de neige à gros flocons qui s'est amassé juste au-dessus de moi ; cent quarante copies qui me sont tombées dessus, formant une sorte d'igloo sous lequel je me suis trouvé, armé d'une plume rouge et d'une patience infinie, pour Antoine qui m'écrit que 20 + 16 = 26, pour Louisa et son 3 x 0 = 3, pour Madison dont même Champollion aurait du mal à déchiffrer l'écriture... Je laisse sa copie pour y revenir plus tard. Maëlle confond abscisse et ordonnée. Marija, elle, n'a pas ce problème, et raisonne toujours parfaitement à tous mes problèmes d'indice satistique, de taux réciproque et d'inéquation du second degré. Mais arrivée il y a quelques mois à peine, Marija m'écrit encore mi-français mi-roumain. Et je ne suis pas sûr toujours de bien comprendre tous ses arguments. Boris, de son côté, n'écrit qu'en français. Il marque sur sa copie qu'il a mal dormi la veille, et me demande d'être indulgent. Un autre Antoine répond, comme à chaque fois, à des questions que je n'ai pas posées. Ou bien dans un autre devoir... Tout cela sur des copies ornées de ratures, d'équations barrées, puis refaites, puis barrées de nouveau, avec finalement une astérisque qui me renvoie à la fin du devoir, où je ne trouve rien. Bon... Vient la copie de David. Champion toute catégorie côté présentation. Qui souhaite devenir rock-star. Et dont la copie ressemble à la pochette d'un disque de hard-métal. Je corrige. Puis reviens, un peu maso, vers la copie de Madison. Avec des mots écrits partout sauf sur les lignes. Et pour lequel je n'ose imaginer ce à quoi ressemblent les brouillons. Je laisse refroidir encore. Pour arriver à la copie de Marie. Marie qui s'est mise à pleurer pendant l'épreuve, perdue de voir qu'elle n'y arrivait pas. marie à qui je suis allé donner un paquet de mouchoirs entier et quelques indications. Marie dont les rares résultats corrects se cachent derrière les auréoles laissées par ses larmes. Je prends alors la copie de Shanyue, tout droit arrivé de Chine, et qui écrit tellement petit que, là où les autres mettent quatre ou cinq pages, lui n'en rend qu'une seule. Et soudain... soudain ! Les copies de jumelles ! Léa et Marina ! Où tout est juste. Tout est encadré ! Proprement ! Sans la moinde rature du début jusqu'à la fin ! Où je mets 20 à chaque devoir depuis le début de l'année. Des copies qui arrivent par deux. Je les reçois comme un havre. Je les savoure en mangeant un chocolat. Tourne les pages avec le plus grand soin, et les compulse comme on ferait d'un livre ancien, magnifiquement relié, et doré sur tranche. Je m'applique autant qu'elles pour écrire "Parfait ! "dans le petit cadre qu'elles laissent à cet effet du côté de l'en-tête. Je les pose un peu sur le côté, pour continuer à les voir parmi les autres. D'elles me vient cette économie de ne plus avoir de corrigé à rédiger pour les autres. Elles s'en chargent pour moi de leur copie soignée. J'en suis là lorsque la copie de Yannick tombe sous ma plume. Yannick qui commet devant moi le crime de lèse-mathématicien, divisant par zéro ! Ce qui est interdit ! De tout temps ! En tout lieu ! Et qu'il le sait très bien, Yannick ! Sauf que l'élan lui fait commettre l'acte impardonnable, que je sanctionne d'un "Oh !" déterminé, souligné dans l'outrance par le point d'exclamation. De fait, pour apaiser ces soudaines palpitations, je replonge un instant le nez dans la copie de Léa. Ou de Marina. Je retrouve le Grand Ordre du Monde. Et l'énergie suffisante pour prendre la copie suivante sur le paquet des cent vingt-sept qui me restent encore.