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Le doyen des inspecteurs a reçu aujourd'hui Lionel et Denis pour évoquer avec eux le projet de collège innovant que nous portons autour des pratiques artistiques. Une rencontre où ce monsieur parle, à propos des enseignants qui sont devant lui, de leur volonté de fuir d'une manière peu orthodoxe un établissement difficile. Et de renoncer à une pédagogie innovante pour les élèves des quartiers en difficulté. Il dit que c'est un constat d'échec pour notre proposition. Derrière la lecture de leur compte-rendu, j'ai plongé sur mon clavier.

 

Mauvaises nouvelles...

je suis abasourdi des propos qui vous ont été tenus. Ils sont mérprisants. Insultants pour ce que nous sommes et ce que nous faisons.

Car pourquoi demande-t-on à travailler avec des élèves qui ne viennent pas exclusivement de l'éducation prioritaire ? Que sait d'ailleurs ce type du quotidien d'un établissement tel que les Escholiers ? Lorsque nous avons commencé le projet de la classe artistique, c'était avec le constat que 12 élèves sur 23 étaient en rupture scolaire. Quel sens fait-on derrière cela ? Mesure-t-on ce que cela implique pour le quotidien d'une classe ? Et devant pareille difficulté avons-nous renoncé ? En aucune manière ! Nous n'avons même pas évoqué cette idée ! Pourquoi demander à travailler avec des élèves issus de milieux sociaux et culturels différents ? Parce que le constat est que l'éducation artistique et l'engagement entier d'une équipe ne suffisent pas ! Pas pour résoudre les difficultés immenses auxquelles nous sommes confrontés et qui, le plus souvent, nous sont étrangères. Et que le fait de mettre un metteur en scène ou une chorégraphe dans une classe ne suffit pas à conduire tous les élèves de ces milieux vers la réussite. Alors quelle est notre idée pour notre prochain collège ? Se donner justement toutes les chances de la réussite, et combattre ce déterminisme qui nous est pour tous insupportable. Car il est faux de dire que ce que nous faisons auprès des élèves des Escholiers ne marche pas. J'ai vu Ayoub, Assia, j'ai vu Chahrazade, Bouchra, j'ai vu Sophia. J'ai vu Hajar se livrer sur un plateau de danse. J'ai vu Ali trouver du plaisir dans l'écriture sous les consignes de Jean-Daniel. J'ai vu Vincent tenir son rôle seul, sans le moindre adulte à côté de lui, sur le grand plateau du théâtre Jean Vilar. Qu'en est-il de leur réussite scolaire ? Elle diffère selon chacun, selon le poids du fardeau porté sur les épaules, l'école face à la culture gitane, la mère de Stéphanie, les questions psychologiques de Vincent, de Zakaria, d'Ali, de Benjamin, la misère même de Benjamin...

Il s'est passé des choses pour chacun de ces élèves à travers ce projet, des choses que personne ne pourra leur enlever. Mais ils étaient douze en rupture scolaire, et dès le départ. C'est trop ! Beaucoup trop pour que nous puissions aller contre tant de difficultés. Ce que nous proposons est de mettre toutes les chances dans une structure qui porte en elle les valeurs d'une nouvelle forme scolaire, laissant à l'individu la place de sujet qui lui revient. Qui peut croire que c'est par la concentration des difficultés que viendra la réussite ? Qui oserait défendre cette idée ? 

Il n'est pas question de fuite. Il n'est pas question de place au soleil. Enoncer cela, reprochant dans le même temps l'absence d'un principal à nos côtés lorsqu'on sait l'endroit où se trouve aujourd'hui notre chef d'établissement, est une insulte.

J'ai de mon côté ma place au soleil ! Je travaillle avec les meilleurs élèves de l'académie d'Aix-Marseille. Je suis pourtant avec vous dans cette aventure. Pour permettre à des élèves, à tous les élèves, issus de milieux modestes ou non, de s'en sortir. Quel mépris ! Et que feraient Christine et Yanick avec nous ? Que fait Karine qui se trouve avec les classes les plus favorisés de la ville ? Que feraient Sabine et Françoise depuis le début de cette aventure ? Et Jean-Pierre ? Nous proposons un modèle qui veut mettre en oeuvre la mixité. Là où l'éducation nationale n'y parvient pas toujours. Là où la société dans son ensemble lutte contre. Car qui, à part nous, souhaite réellement de la mixité ? Interroge-t-il, ce monsieur, les établissements confortables de Montpellier, les personnels qui y travaillent, les familles, les élus ? Il reste une poignée d'élèves à Las Cazes. Il serait simple de fermer ce collège et de distribuer ces élèves sur d'autres établissements. Mais qui le souhaite ? Il parle de fuite. Mais à quel prix ? Avec nos barêmes, avec près de 15 ans passés en zone violence, il suffit de cocher deux ou trois établissements prestigieux pour voir sa mutation, avec le pactole de points dont nous disposons, se réaliser. Au lieu de quoi que faisons-nous ? Nous passons des soirées, des samedis à repenser l'école dans chacun de ses aspects, pour tâcher de tirer le meilleur de nos expériences collectives, de nos lectures, des apports scientifiques dont nous tâchons de nous nourrir, nous partons à travers la France rencontrer d'autres collègues porteurs d'autres expériences pour nous aider dans notre réflexion. Est-ce là la réponse de notre institution à ceux qui tâchent d'interroger notre système pour le faire progresser ? Que propose ce garçon pour promouvoir la réussite ? De quelle mamière reçoit-il l'innovation d'équipes motivées et en profond questionnement sur un système dont chacun s'accorde à constater les faiblesses ? Je retourne à M. Rosenzweig le mépris qu'il nous envoie ! Nous savions que tout ne pouvait pas être facile. Mais notre projet, avec toutes les imperfections qu'il peut contenir encore, possède de la force, celle de notre collectif dans sa diversité et son engagement, celle du soutien qui s'est montré plus qu'appuyé de la part de la Fondation de France, laquelle pourtant est habituée à instruire quantité de dossiers de qualité, celle du Conseil Général qui a acquiescé d'emblée, celle de notre expérience, longue et exigente, du travail en éducation prioritaire, qui nous a permis de mesurer l'insupportable violence de ses échecs annoncés, et la certitude pourtant que d'autres possibles sont à inventer pour ces élèves. Ce que nous faisons. Que nous n'arrêterons pas parce qu'un quelconque doyen voit arriver ce qu'il pense être une bande de troubadours inconséquents qui ne pensent qu'à leur pomme. Je suis plus déterminé que jamais à poursuivre avec vous ! Je pense à vous deux qui avez dû essuyer de tels propos. Vous êtes de formidables ambassadeurs pour ce projet. Merci pour tout ce que vous faites l'un et l'autre depuis le début. Je me souviens d'un mercredi après-midi où, délaissant nos propres enfants, et ayant emprunté une vieille estafette à la mairie de Montpellier, nous sommes allés au Centre Chorégraphique avec Lionel chercher des tapis de danse pour les conduire dans le réfectoire des Escholiers, de beaux tapis épais et noirs pour permettre à nos élèves de s'exprimer. Ces tapis pesaient une tonne. Je pensais qu'on ne pouvait pas y arriver. On ne lâche rien ! On continue ! Je vous embrasse ! Patrick

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