Il faut s'éloigner de la voie rapide, tourner le dos au village de Luynes, et emprunter une petite route qui serpente jusqu'à des hauteurs couvertes de pins et de ciel bleu. Le lycée Georges Duby s'ouvre sur une cour goudronnée de rose. Les portes de tous les étages sont peintes en jaune, assorties à la robe de la proviseure adjointe qui me fait faire une visite complète du lieu, poussant même une porte du côté de la salle des professeurs, porte avec inscription "salle de travail" à l'entrée, et une série de chaises longues ouvertes sur une baie de deuxième étage. Je me dis que je n'aurais pas commencé ma visite comme cela en tant que proviseur adjoint, mais je suis la dame et redescends l'immense escalier qui conduit à son bureau sans interphone. "Voulez-vous des sections internationales à la rentrée ?" Je bafouille que ce serait formidable, mais que je ne sais comment se font ici les répartitions de service. Puis elle me tend une liste de personnels très engagés dans les projets artistiques et culturels. Je demande quelles sont les difficultés que peut rencontrer un tel établissement. "Les difficultés ici, il faut les chercher ! La moindre incivilité, tout le monde en parle pendant trois mois. Mais l'on a fait tout de même un conseil de discipline. C'était il y a deux ans." Viennent à mon esprit immédiatement les vingt-cinq ou trente auxquels j'assistais chaque année dans mon collège en tant que représentant des personnels. Et puis me vient l'image d'Ilies venu seul ce matin pour suivre la classe. Nous sommes le 26 juin, date où soleil et plage prévalent de loin aux équations d'arithmétique. Mais Ilies était là. Avec derrière lui tout le travail fourni au cours de cette année. Avec aussi cette dyslexie abominable qui l'empêche et transforme chacun de ses devoirs en quelque chose de fragile. Je songe à ses moyennes trimestrielles pourtant excellentes. Et à sa gentillesse. Ilies avec son père a fabriqué une boite aux lettres pour la classe, une boite aux lettres bleue avec des lettres peintes sur le dessus. Il nous l'a menée un matin de retour de vacances. Il souriait. Ilies porte toujours avec lui un demi sourire pour dire combien il aime l'école. Et je me demande quelle est cette école qu'il aime. Et que j'aime. Celle d'un collège perdu dans un quartier de la Paillade. Ou bien celle d'un lycée prestigieux du côté d'Aix en Provence. Je suis en plein centre de la cour à goudron rose. Il n'est autour de moi que quelques lycéens venus passer un oral d'allemand ou d'italien pour la baccalauréat. J'entends l'eau couler d'une fontaine derrière moi. Et regarde la peinture jaune, sur les portes, légèrement écaillée.