C'est un café où j'allais lorsque j'étais plus jeune. La terrasse étirée le long d'une jardinière de pavés roses s'ouvre sur la rue d'Annanelle. A l'heure du petit matin, parmi les lecteurs somnolents de quotidiens, des buveurs de café noir impatients, deux ou trois costumes sombres et quelque dernière robe d'été se fait une étrange rencontre. Deux hommes de même taille sont assis côte à côte. Ils semblent se découvrir. L'un plus âgé que l'autre. Le plus jeune écoute surtout, le trottoir encore humide de ceux qui l'ont nettoyé. Le temps défile en décennies chaotiques comme un ruban qui se déploie d'une face sur l'autre. Et il n'est guère de place pour se faufiler ici, de sentiments longtemps enfouis qui n'osent tout à fait se dire. Chemin comme un pont sur une rivière. Cendres jetées au vent. Et cette boite à secret qui ne sait plus si elle est ouverte ou fermée.