On a trouvé le petit pont en pierre, le ruisseau minuscule et de quoi faire, de bois et de ficelle, un bateau à voile. On l'a regardé se heurter au lit caillouteux, trébucher, hésiter un peu, pour finalement prendre le chemin vers la Seine, tournant sa poupe frêle au village de St Hélier. Nous, nous sommes restés encore un peu, entre les paniers de noisettes et des poireaux géants. Il y avait là une table pour quinze, de grands plats qui circulent, chaque légume arraché au jardin, un pain immense, et encore quelque chose pour la fin du repas, époisse et liqueur de prunes, tartes de pommes et de sucre, sourires d'abondance sur la toile cirée. Au café, chacun pour le lendemain a plié sa serviette. Les enfants comme chez eux sur les graviers de la cour, raquette et cerceau, poule à nourrir et cheval qu'il faut changer de pré. On avait porté nos livres, mais on les a peu ouverts, restés surtout à écouter, les tomates vilaines, le pansement des juments, la petite musaraigne noyée dans l'écuelle des chiens. Un parfum de miel sur toutes ces journées, avec l'odeur de la tisane du soir, la lune comme un berceau, et nous blottis contre eux. On a bien sûr sorti les brouettes et les couvertures, promené les petits sur la route qui monte, couru après le chien fugueur, on a regardé les montagnes de bois descendre à main d'homme la remorque pour former deux longues palissades près du chêne. On a trinqué avec le maire autour d'un verre de Bourgogne, écouté le prêtre houspiller les apôtres, le grand buffet dressé en travers du village, la corbeille de brioche et les premiers frissons. Avec un ciel d'automne, où manquait une blouse bleue et sa canne à pêche. A la place une tombe plus fleurie qu'un jardin sacré et la voix brisée d'un vieil homme, nos deux bras trop maigres pour l'embrasser. Les enfants ont joué un moment encore avec un peu de terre et un plat en plastique. Et le soir est venu déjà, le coffre plein de pots de confitures, de tubercules et de feuilles nouvelles. On a attendu qu'une première étoile s'allume. Elle avait deux grands yeux bleus et cultivait des géraniums. Lorsque le goudron rose soudain s'est enfui derrière nous, nous laissant orphelin de tous ces moments, comme l'instant où se cueille la dernière mirabelle.