C'est une boutique minuscule. Le monsieur à l'entrée porte un tablier vert. Il parle lentement et nous précède pour monter les marches qui conduisent à une pièce où la tapisserie est du même motif que le tissu qui couvre la banquette. Les petits n'ont pas lâché mes mains, lorsqu'un écrin noir se présente à nous sur une table couverte de feutrine. On regarde les mains expertes saisir le coffret avec précaution, et s'ouvrent à notre regard les reflets argentés du corps étroit et allongé d'une flûte traversière. Nous restons tous les trois devant l'objet, dans une sorte de contemplation silencieuse. Puis la voix vient nous dire les mains propres, l'humidité et la lumière, le chiffon blanc pour dedans, le chiffon bleu pour l'extérieur, la tête courbe pour les deux années qui viennent, le soin à porter à l'instrument, l'endroit où le ranger. Thomas est interdit d'approcher, comme les copines, cousins ou quiconque n'est pas Mathilde. Je regarde ma petite fille hocher la tête avec un sourire muet. La petite sacoche noire se referme. "C'est comme si Papa mettait pour toi dans ce coffret huit bicyclettes" dit le monsieur à tablier vert. Je regarde Thomas qui cherche huit bicyclettes, n'en voit aucune. Le monsieur qui se lève. Et qui prend une flûte à bec comme je n'en connaissais pas, verte et transparente, belle, gaie, pour l'offrir à mon petit bonhomme qui remercie en descendant les escaliers. Une heure encore, un goûter de brioches, et la petite salle claire de l'école de musique des Milles. Maud nous y attend, avec des lignes de portées, des blanches, quelques noires, beaucoup de La et un Mi, un soupir, une demi-pause, et le miroir juste placé pour voir les lèvres d'une petite fille dessiner un sourire au-dessus d'une embouchure en métal, La encore, et puis Mi, un souffle fin, long, et le rythme à suivre de mon doigt qui, pour la première fois vraiment depuis longtemps, lit des notes qui s'entendent jouer. Premier concert à six mains, trois coeurs, pour deux notes, un La, un Mi, silence.