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Ils ont seize ans. Dix-sept tout au plus. Assis à leur bureau dans une salle de quatrième étage disposée en U. De là haut, nous pouvons voir les collines de Luynes, un grand ciel bleu, et toutes les nuances de gris de la Sainte Victoire. On a été là chaque semaine, ensemble, à résoudre des problèmes de plus en plus complexes, de produit vectoriel, de trigonométrie, de loi binomiale. On a tâché de comprendre comment résoudre toutes les équations du second degré, on a vu des démonstrations ahurissantes de difficulté, d'autres d'une élégance subtile, on a parlé de Gauss prodige, de Poincaré, universaliste et humaniste, du monde soudain désordonné qu'il nous offrait, théorie du chaos et effet papillon. On a imaginé Cantor découvrant deux infinis, l'un plus grand que l'autre, Sophie Germain travestie en Antoine Leblanc pour avoir le droit d'étudier. On a rêvé la silhouette d'Hypatie d'Alexandrie, dont la beauté n'avait d'égale que l'érudition, vierge savante faisant don de son savoir au monde, on s'est demandé à quoi ça pouvait servir tout ce qu'on faisait là, à aligner des inconnues et dériver des fonctions. On a tenté une réponse. Le plaisir de notre propre raisonnement, du partage qu'il offre, de l'autre compréhension du monde qu'il permet. On a parlé littérature, d'un vieux qui ne voulait pas fêter son centième anniversaire, d'Electre et de Julien Sorel. On a passé des heures avec Giraudoux. Avec Büchner. On a ri, souvent ri. On a transpiré d'efforts pour comprendre. On s'est dit qu'on avait encore mille choses à faire, des dimensions à explorer, des univers impossibles à comprendre, des lois à inventer. Et puis on s'est dit le plaisir qu'on a eu à travailler ensemble. Et le manque que ça allait être.

 

C'est ce moment qu'ils ont choisi pour me donner un petit carnet, que j'ai ouvert d'abord sans rien y voir à l'intérieur. « Vous auriez pu écrire quelque chose ! » que je leur dis. Ils me disent que je tiens le carnet à l'envers. Que de l'autre côté, ils ont bien écrit quelque chose. Chacun leur tour. De ces trente-cinq écritures qui sont devenues pour moi de semaines en semaines à ce point familières que sans même regarder au bas de la page je sais lequel d'entre eux a signé. Je les regarde. Et leur propose un dernier exercice, pour faire encore un peu de géométrie. Parler d'un cercle et de quelques droites. Ils se lancent dans leurs recherches. Le temps pour moi de commencer à lire. Commencer seulement. Parce que mes yeux s'embuent dès le deuxième texte qu'ils m'ont adressé. Que je tâche tout de même de continuer. Et que vient le moment où je pleure tout à fait. Que je ne vois plus aucune ligne de ce qu'ils m'ont écrit. Tellement je pleure. Perdant toute dignité devant eux. Dans un sourire immense. Et toute l'émotion de sentir qu'il n'est pas un métier où je pourrais me sentir mieux. Mieux qu'avec eux. Avec leur Ipod dans la poche et leur paquet de livres en bandoulière. Avec leurs rêves de carrière, chercheur ou institutrice, chirurgien, traducteur ou comédien.

 

Lorsque juste un peu plus tard la sonnerie retentit, pour me dire au revoir, ils se lèvent. Tous. Et applaudissent. Je suis devant eux, ému, à les regarder. Et ne sais faire d'autre réponse que les applaudir à mon tour. Pour tous les efforts qu'ils ont fournis, pour toutes les questions qu'ils m'ont posées, Anthony, Ulysse, Adrien, Nathalie, Julie, passant leur récréation et la mienne à bien comprendre tous ces exercices qu'ils ont faits. Des exercices en plus. Que je n'avais pas demandés. Juste par plaisir, par goût du travail bien fait, parce qu'ils sont perfectionnistes, qu'ils aiment ceux qu'ils font. Les applaudir encore. Pour toutes les promesses de Roxane, A partir de maintenant je m'y mets ! Pour tous les sourires de Lauriane, magnifiques sourires, capable Lauriane de discourir avec brio sur n'importe quel sujet. Les applaudir. Pour Martin, immense et serein, pour Chan et ses jupettes de Manga, sa tête secouée au sortir de chaque devoir pour me dire que non, ça n'a pas marché comme elle aurait voulu, pour tous ces 20 de moyennes à ne plus savoir y croire, ceux d'Aurélien, d’Éva, de Victor, de Maxime, d'Emma. De Pierre. Son écriture de chat. Pour tous les Monsieur vous avez raison de Paoline lorsque je lui dis qu'elle est bavarde. Pour les affiches superbes de Caroline sur les femmes mathématiciennes. Pour tous les retards d'Antoine que j'ai vu fumer ses joints derrière le bâtiment de l'administration. Pour ces 15 de moyenne de classe à chaque devoir. Pour les siestes discrètes de Laura. Pour tous les livres que m'a prêtés Jean durant cette année, et que j'ai lus, et que j'ai aimés. Pour l'attention constante portée par Daphné à sa coiffure. Pour la discrétion de Lise, des deux Guillaume, jumeaux de silence et d'efficacité. Le sourire triste d'Annie devant des difficultés qu'elle ne parvient pas toujours à surmonter. La bonne humeur ineffable de l'autre Laura, celle de Valentine. Pour la douleur de Bastien, ses grands yeux bleux, ses larmes contre moi au lendemain de la mort d'un très bon ami, nous deux restés assis côte à côté dans une salle de quatrième étage, oubliant l'un et l'autre que nous avons cours après cette récréation qui n'a plus rien de cela, à entendre et dire la tragique absurdité d'un acte irréversible, dire la peine, la douleur, à s'effondrer, à ne plus rien vouloir. Et puis, le sourire de Jules, ses interrogations du monde, Monsieur, vous pensez que les mathématiques sauront résoudre un jour tous les problèmes, son rire à chaque phrase, Isabelle cachant qu'elle sait la réponse derrière de fines lunettes. Rachel et son projet artistique, sa prose rêveuse et sensible en atelier d'écriture, son rêve de devenir réalisatrice de cinéma. Les applaudir encore. Avec toute la sincérité de celui qui n'est qu'un passeur, et la joie de voir les belles personnes, très belles personnes qu'ils sont et que j'ai eu la chance inouïe de croiser tout au long d'une année.

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