La nuit est tombée noire sur le printemps d'une faculté des lettres. Tout en haut d'un dédale de chemins, entre des bâtiments neufs et d'autres qui s'effondrent, les lettres noires projetées sur le mur : Théâtre Antoine Vitez. Mes jeunes sont là. On ne s'est presque pas quitté de la journée. Le matin, on a étudié les probabilités. On a lancé des pièces à Pile ou Face, et inventé des règles du jeu pour, l'air de rien, gagner souvent. On a parlé aussi d'orientation, des métiers formidables, des études qui nous attendent, parlé des journées la semaine prochaine où l'on prendra le bus eux et moi pour aller visiter l'Université de Marseille en espérant qu'il fera beau. Et puis, on s'est retrouvé l'après-midi, on a fait un devoir sur la trigonométrie. Louis avait préféré l'infirmerie, Yanis a demandé si quelqu'un pouvait lui prêter une copie, Marie a pleuré. Pendant ce temps, Léa et Marina encadraient bien proprement tous leurs résultats. Avec des explications soignées pour bien montrer qu'il n'est pas un argument qui puisse manquer à leur raisonnement. Elles ont rendu leur copie ensemble, à l'instant où sonnait la fin du devoir. Le temps d'effacer le tableau et de péparer un corrigé, est arrivée la fin de journée. L'heure du conseil de classe. C'est moi qui ai présidé. Le chef encore sous le coup de la visite du recteur. On a parlé des jeunes. On a salué l'engagement de la classe dans le travail scolaire, la curiosité, l'effort de rigueur et d'exigence de la plupart d'entre eux. On s'est aussi inquiété pour Madison, on a dit que Louis était d'une grande nonchalence, que les jumelles étaient brillantes, Yanis trop étourdi. Les délégués élèves ont pris la parole pour dire qu'il y avait beaucoup de travail, les délégués parents ont pris la parole pour demander s'il y avait assez de travail. J'avais mené un assortiment de petits biscuits. On a tout mangé, en félicitant les champions, en encourageant les fragiles, en sermonant les tranquilles. On a dit qu'il ne restait qu'un petit trimestre. Et puis on a fermé les volets de la salle du conseil, on a éteint toutes les lumières. Les parents, les collègues, tout le monde nous a salués. Et ils sont partis. On s'est retrouvé avec mes délégués dans un lycée tout vide. Faye n'avait rien prévu pour son repas. Alors on est allé jusqu'à la boulangerie acheter un sandwich qu'on a mangé de retour dans le hall en parlant de danse classique et de littérature. Antoine avait les écouteurs sur ses oreilles, les doigts qui glissaient sur son téléphone. Le mien a vibré un peu. C'était un message de la prof d'anglais, qui me disait qu'elle ne pourrait pas nous accompagner, qu'elle ne se sentait pas très bien. L'heure a tourné encore un peu. On a vu arriver les internes. J'en ai fait un tas dans ma voiture et on a quitté joyeusement le lycée en direction du centre ville, les sièges bébé dans le coffre, le jazz de Fip à la radio. On a roulé un moment, parlé de leurs vacances au ski, des devoirs de biologie vraiment trop difficiles, du bac blanc en français et des accords qu'Antoine venaient d'apprendre à la guitare. Nathalie a dit qu'elle jouait de la mandoline. Gabriel a dit du tuba. Faye a dit pas d'instrument. Mais de la terre glaise dont elle fait des sculptures commes les enfants. C'est là qu'on a trouvé le théâtre. Les parents avaient mené les copains. Les jumelles tout près de la porte d'entrée. Louis au milieu d'un groupe de filles semble très bien aller. A l'intérieur du théâtre, je prends trente-quatre billets. La demoiselle du guichet qui commence à bien nous connaître me fait une bise. Elle me dit que le spectacle terminera entre vingt-deux heures trentre et vingt-trois heures. Comme elle continue à sourire, je dis que j'aurai un petit wagon d'internes à ramener au lycée. J'achète un thé dans un gobelet en plastique à la buvette. Et je distribue tous mes tickets à mes élèves qui discutent en petits groupes. Je les regarde qui lisent le numéro d'encre rouge avant de s'échanger leurs billets pour être assis côte à côte. Ils ne savent pas qu'au théâtre Vitez, le placement est libre. Je ne dis rien. Je reçois un message sur mon téléphone. La prof de français ne viendra pas non plus. Elle a trop de copies. Je me dis qu'il faut que rien n'arrive si je ne veux pas aller en prison. Je vois dans mes mains un billet qui me reste. Je comprends que Yanis n'est pas là. Je demande où il peut bien être. Louisa m'a entendu et s'approche :
- Il va arriver Monsieur, ne vous inquiétez pas !
- Avec Yanis, tu sais, difficile de ne pas s'inquiéter. Quelqu'un peut appeler ?
David porte le téléphone à son oreille, et on entend dans l'appareil la voix de Yanis qui dit qu'il sera là dans quelques minutes, Louisa me glisse :
- Vous savez la première fois qu'on est allé au théâtre ?
- Eh bien ?
- Vous nous aviez dit d'être devant les portes à huit heures, que le spectacle commençait à huit heures et demie.
- Oui, comme ce soir...
- Eh bien Yanis m'appelé ce jour-là. Il me demandait où nous étions, il disait qu'il ne voyait personne, il se demandait s'il ne s'était pas trompé de jour.
- Et alors, on était où ?
- Il était huit heures quand il m'a appelée. Du matin.