Dix ou quinze autour de la table basse. On est chez Yanick et Vincent. Entassés au fond du canapé ou en tailleur sur le tapis, avec une salade de gnocchis et le fondant au chocolat de Christine. Les bouteilles de vin touchent le fond. Le cocktail de Lucho entre rhum et gingembre terminé depuis longtemps. On attend vingt heures et un visage à l'écran. Aucun de nous n'aura retrouvé son candidat du premier tour. Et j'imagine un sondage nous ayant appelé l'un après l'autre. Révolution des muguets. Kilomètres de manif. Avec Xavier qui tolère nos slogans gauchistes. Et Jean-Luc qui fait semblant de s'être laissé convaincre. Autour de nous, les murs sont tapissés de livres. Simone de Beauvoir est assise près de Thomas Bernhardt. L'heure pour Lionel de trouver un bon mot. Et pour nous d'entendre le rire d'Odile. Il paraît que l'abstention est légèrement en baisse. Et l'on espère pouvoir déboucher le champagne déjà au frais ; célébrer au moins un départ, et que Magali ce soir ne pleure pas. Toutes les parts du fondant au chocolat ont disparu du plat. Les commentateurs ne savent plus trop que dire et attendent comme nous les dernières secondes. Avec mon assiette posée sur les genoux, le verre de rosé rempli à demi et les sourires de toutes ces voix mêlées, je cherche à entendre si mon petit Thomas est endormi là haut, avec la conviction, quelle que soit la défaite, d'avoir gagné déjà.